Kpan Joël : le groove silencieux d’un esthète de la basse
Il parle peu, joue juste, avance discrètement, mais chaque note de Kpan Joël imprime durablement l’espace sonore du jazz ivoirien contemporain.
Banquier rigoureux le jour, bassiste habité la nuit, il construit un langage musical élégant entre Marcus Miller, Patitucci et Jaco Pastorius.
Chez lui, la technique ne cherche jamais l’esbroufe ; elle sert uniquement le groove, l’harmonie et l’émotion collective profondément ressentie.
Dans l’univers feutré du jazz ivoirien, il occupe l’espace sans jamais chercher à le dominer inutilement par sa présence.
Son élégance passe d’abord par l’écoute attentive.
Toujours présent au sein de l’organisation Abijazz, (structure culturelle ivoirienne dédiée à la promotion du jazz en Côte d’Ivoire, particulièrement à Abidjan), il agit comme une fondation discrète mais essentielle de cette aventure musicale ivoirienne contemporaine.
Effacé visuellement, il devient pourtant immédiatement identifiable dès les premières vibrations rondes et profondes de sa basse soigneusement travaillée quotidiennement.
L’homme possède plusieurs basses, parmi lesquelles une fretless acquise après une fascination ancienne pour les concerts de Marcus Miller.
En regardant Marcus interpréter des compositions de Jaco Pastorius, une évidence intérieure surgit immédiatement dans son esprit profondément marqué.
« Celle-là, il me la faut », se répétait-il alors devant cette basse chantante capable d’exprimer des nuances émotionnelles infiniment subtiles musicalement.
Cette histoire musicale commence pourtant bien avant les scènes jazz, dans la ville portuaire de San Pedro, au sein d’une famille chrétienne.
Chez les Kpan, la musique accompagne naturellement la foi, les louanges et l’apprentissage quotidien de la discipline collective profondément spirituelle familiale.
Une mère chanteuse, une sœur engagée dans la chorale, un frère batteur : la maison résonne constamment d’accords et de rythmiques vivantes.
Très jeune, il observe fasciné le bassiste de son église pendant les moments de louange et d’adoration spirituelle profondément habités collectivement.
La guitare solo attire d’abord son regard, avant que la basse ne s’impose définitivement comme territoire naturel de son expression artistique personnelle.
Mais chez les Kpan, les études demeurent une priorité absolue et structurante pour l’avenir personnel et professionnel des enfants durablement encadrés familialement.
Le jeune Joël poursuit alors un parcours académique rigoureux jusqu’à obtenir un MBA spécialisé en finance et gestion des risques bancaires internationaux.
Depuis plus d’une décennie, il évolue dans plusieurs institutions financières majeures avant de rejoindre Société Générale Capital Asset Management West Africa.
Aujourd’hui responsable du contrôle interne, il transpose dans son jeu musical les mêmes exigences de précision, sobriété et cohérence structurelle professionnelle.
Chez lui, aucune démonstration inutile, aucun débordement sonore destiné uniquement à impressionner artificiellement le public ou les musiciens environnants présents.
Son jeu reste précis, rapide, méthodique, doté d’un son rond où chaque note semble trouver naturellement sa place harmonique idéale.
Longtemps influencé par Marcus Miller et Victor Wooten, il évolue ensuite vers des univers harmoniques beaucoup plus complexes.
Aujourd’hui, certains proches le surnomment volontiers « le Patitucci ivoirien » ou encore « le Hadrien Feraud ivoirien » admirativement respectueux musicalement.
Des comparaisons flatteuses qu’il accueille avec humilité, préférant toujours parler d’apprentissage permanent plutôt que d’accomplissement artistique personnel définitivement atteint.
Au début des années 2010, il reconnaît pourtant avoir été presque une reproduction fidèle du jeu de Marcus Miller techniquement parlant.
Puis viennent les explorations harmoniques inspirées de John Patitucci et Hadrien Feraud, ouvrant progressivement de nouveaux horizons musicaux personnels.
Kpan Joël développe alors une approche davantage centrée sur les couleurs harmoniques, la respiration musicale et la richesse des progressions sophistiquées contemporaines.
Il continue néanmoins d’assumer pleinement l’héritage de Marcus Miller, notamment dans son rapport organique au funk et au langage blues moderne.
« Teen Town », popularisé par Weather Report, demeure selon lui l’un des exercices techniques les plus redoutables musicalement exigeants.
L’exécuter intégralement en slap représente, explique-t-il, une démonstration extrême de maîtrise rythmique, d’endurance physique et d’intelligence musicale simultanément mobilisées.
Pour comprendre Marcus Miller, insiste-t-il, il faut dépasser les clichés techniques et reconnaître un immense jazzman profondément complet musicalement exceptionnel.
Aujourd’hui encore, Kpan Joël continue d’étudier harmonie, saxophone, piano et guitare avec la même discipline silencieuse qui caractérise son parcours artistique.
Car chez lui, le jazz reste avant tout une quête intérieure où chaque note doit raconter quelque chose d’essentiel humainement et émotionnellement.
ALEX KIPRE





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