Les contaminateurs du son jazz
Une race de musiciens « contaminent » le jazz avec les sons du quotidien, les traditions africaines, les objets et les émotions. Elle possède une dimension presque futuriste du jazz
Dans certains concerts, il n’y a plus de frontière entre la musique et la vie. Le bruit d’un moteur qui ronfle devient une basse hypnotique. Une aubergine frappée avec les doigts produit une percussion organique. Un pilon, une calebasse remplie d’eau, un souffle, un cri, un frottement métallique : tout peut devenir musique. Une nouvelle génération d’artistes africains et afro-descendants est en train de faire naître un courant musical où l’improvisation dépasse les cadres classiques du jazz pour devenir une exploration totale du son, de la matière et de l’émotion.
Ce ne sont plus seulement des musiciens. Ce sont des chercheurs, des explorateurs, des contaminateurs sonores.
À travers leurs performances expérimentales, ils transforment leurs émotions en paysages acoustiques. Ils inventent un langage où les objets du quotidien deviennent des instruments et où l’improvisation n’est plus seulement une technique de jazz mais une philosophie artistique. Leur démarche repose sur une idée simple : tout est musique.
Parmi les figures les plus fascinantes de ce mouvement figure Oswald Kouamé, né le 28 août 1983 à Abidjan. Surnommé « l’extraterrestre de la percussion », il est l’un des pionniers de cette révolution sonore. Très tôt, il apprend à créer des rythmes à partir des éléments de la nature. Chez lui, le son ne se limite pas aux instruments conventionnels. Le moteur d’une machine, le bois frappé, les vibrations d’un objet abandonné ou les pulsations urbaines deviennent matière musicale.

Diplômé en musicologie de l’Institut National des Arts et de l’Action Culturelle, Oswald Kouamé développe des concepts novateurs comme le Saket Jazz, fusion entre les cultures africaines et asiatiques, ou encore le Nzasam, une esthétique musicale ouverte sur toutes les formes de contamination artistique. Installé au Japon, où il enseigne dans plusieurs écoles, il est devenu un pont culturel entre l’Afrique et l’Asie. Son concept « Tout est musique » résume parfaitement cette nouvelle école du jazz expérimental : écouter le monde autrement.
Dans cette même constellation artistique brille Dudù Kouate, percussionniste et multi-instrumentiste sénégalais né en 1963. Basé en Italie depuis de nombreuses années, Dudù Kouate parle de son travail comme d’une « recherche du son des éléments ». Son univers sonore est une forêt vivante où dialoguent le djembé, les flûtes panafricaines, le xalam berbère, le didgeridoo australien et les célèbres calebasses à eau dont il tire des vibrations presque mystiques.
Avec ses concerts expérimentaux, Dudù Kouate donne l’impression de convoquer les forces invisibles de la nature. Chaque objet devient une source de résonance. Chaque performance ressemble à un rituel contemporain où les traditions africaines rencontrent le jazz d’avant-garde et les musiques du monde. Son album Africation illustre cette volonté de fusionner les héritages culturels pour créer une musique sans frontières.

Plus jeune mais déjà incontournable, Abel Selaocoe, né en 1992 en Afrique du Sud, pousse encore plus loin cette liberté créatrice. Virtuose du violoncelle, il mêle la rigueur classique occidentale aux chants traditionnels sud-africains inspirés du peuple Xhosa. Chez lui, le violoncelle cesse d’être un simple instrument classique : il devient percussion, voix, souffle et mémoire ancestrale.
Sa musique traverse les suites classiques, les rythmes des townships, les chants sacrés et les harmonies contemporaines. Abel Selaocoe incarne une nouvelle génération d’artistes capables de réinventer les traditions africaines tout en dialoguant avec les scènes expérimentales du jazz mondial. Son intégration à l’univers de l’Art Ensemble of Chicago confirme cette appartenance à une avant-garde musicale internationale.

Ce courant artistique n’a pas encore de nom officiel. Certains parlent d’« afro-jazz expérimental », d’autres de « jazz organique » ou de « musique des éléments ». Mais au fond, peu importe l’étiquette. Ce qui unit ces artistes, c’est leur manière de transformer l’émotion en laboratoire sonore.
Ils refusent les limites.
Ils improvisent avec le réel.
Ils contaminent le jazz avec les bruits du monde.
Et dans cette contamination créative naît une musique nouvelle : libre, instinctive, spirituelle et profondément africaine.
Ces artistes ne jouent pas seulement des notes. Ils réinventent notre façon d’écouter.
ALEX KIPRE





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